| Eric Lareine |
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C’est une notion que j’ai découverte un peu sur le tard… Je m’en suis rendu compte au moment où j’ai rencontré Denis Badault, grand pianiste improvisateur. C’est lui qui m’a appris qu’il était possible d’être libre, qu’on n’était pas obligé de répéter pendant des mois pour faire des chanson super carrées. Il ya un gros complexe dans le rock’n’roll : pour que ce soit bien, il faut que cela soit carré. C’est quelque chose qui a complètement disparu depuis ma rencontre avec ce Denis-là et un autre Denis : Denis Charolles, auprès de qui j’ai appris qu’on pouvait monter sur scène en ayant répété – disons – ¾ d’heures… Le tout étant d’avoir une bonne notion de la brasse coulée ! Je t’aurais cru « tête brûlée » beaucoup plus tôt que ça !... Non, j’étais plutôt appliqué. Le seul truc, c’est que j’avais envie de faire tout ce que j’avais envie de faire. On me disait « Arrête de danser, de jouer la comédie, de faire de la mise en scène… Fais le chanteur ! ». J’avais ça dans l’oreille et en même temps je suis incapable de résister à une offre de théâtre ou de danse. Tout ça m’intéresse. Je suis un homme de scène et, pour moi, la scène, c’est la danse, la comédie et le chant… A l’Américaine… Je suis très Broadway, finalement ! En résumé, ton métier, cela s’appelle « la scène » ? Je crois vraiment. En dehors de ça, je crois sincèrement que j’ai fait pas mal de progrès en studio. Ça me rend beaucoup moins malade qu’avant. J’ai enregistré ce dernier album dans des conditions assez tranquilles, je n’en revenais pas ! Cela s’est fait en quinze jours, mais très tranquillement, sans panique. Avant ça, le studio, ça me rendait limite claustrophobe, voire psychotique. Sur scène aussi tu as une certaine folie, mais plutôt bien maîtrisée, non ? Grâce, surtout, à la danse qui est une discipline physique extrêmement stricte. Avec la danse, j’ai appris ce que c’était que le travail dans l’art. Alors que je croyais que l’art était basé uniquement sur la spontanéité et que dès qu’on commençait à travailler, c’était foutu, mort. Et puis j’ai rencontré une chorégraphe, Katia Cavagnac, qui m’a bien montré que l’art c’était aussi un travail. C’est sans doute ce qui m’a sauvé la vie. A propos de travail, sur internet, on murmure que tu as été charpentier… J’ai eu le malheur de dire ça, au tout début de la médiatisation dont j’ai été l’objet, à Foulquier, je crois bien. C’est le genre de truc qui après te reste. Tu es présenté comme le « charpentier chantant ». Mais, bon, ce qui est important dans cette histoire-là, c’est que je n’ai pas commencé par la chanson. J’ai commencé par vivre, j’ai commencé par la route, j’ai commencé par le travail, j’ai commencé par la famille. J’ai eu des enfants très tôt. J’ai vécu avant de commencer à écrire et je suis très content d’avoir commencé par là. En même temps, dans une carrière, je pense qu’il est plus pratique de commencer à vingt ans à la télé que de commencer à trente en ayant fait tout ça. Mais s’il se trouve que je dure, je suppose que cette période de maturation n’y est pas pour rien. Embarquer quatre mômes, quatre filles en l’occurrence, dans l’aventure d’un papa chanteur, c’était peut-être pas évident, non ? C’est déjà source d’une énorme culpabilité. Parce qu’il y a eu des dégâts collatéraux. J’ai été séparé très tôt de mes deux premières filles. Ma vie était devenue incompatible avec la leur… Séparation et vraie souffrance ! Je ne l’ai pas cherché pour avoir quelque chose à raconter, pas du tout. Mais, au moins, je sais de quoi je parle quand je parle de souffrance. Je sais aussi de quoi je parle quand je parle de la deuxième chance. J’ai eu la chance de rencontrer une femme avec qui j’ai pu fabriquer une vraie famille. Inutile de te dire que je m’applique, que je fais très attention. Je ne referai pas les conneries que j’ai déjà faites. Cette notion de « deuxième chance » m’est très précieuse. Si je ne m’abuse, je la chante depuis mon premier album. Je pense qu’on a tous droit à une deuxième chance, que tout n’est pas foutu parce qu’on s’est planté une première fois. Eric Lareine et leurs enfants, si je ne m’abuse, c’est ton quatrième album ? C’est le quatrième édité. Entre le troisième et le quatrième, dix ans ont passé. Au cours de ces dix ans, trois ont été mis en boîte sans être édités, qui n’ont pas trouvé preneur. J’ai eu des rapports compliqués avec l’industrie du disque. Quels sont-ils aujourd’hui ? C’est là que ça devient marrant ! J’ai eu une espèce de « traversée du désert », comme on a coutume d’appeler ça, après la résidence à Ivry chez Hélène Hakerman. Le manager que j’avais à l’époque avait décidé de ramasser ses billes. Ça veut dire qu’il vendait mes concert très chers. Donc, je n’ai pas beaucoup tourné De ce point de vue, j’ai bien plongé à l’époque. Dans le même temps, je devais signer au Chant du Monde, avec Alain Rébequeur. On est partis en studios, confiants. On attendait juste le fax avec sa signature, qui devait arriver d’une minute à l’autre. On a commencé à enregistrer et, au bout de huit jours, mauvaise nouvelle : Alain m’appelle et me dit « Eric, je me suis trop avancé, je ne peux pas signer cet album ». Je pense qu’il n’était pas placé suffisamment haut dans la hiérarchie pour prendre cette décision et qu’on s’est chargé de le lui rappeler par mon intermédiaire. Ma carrière s’est ressentie assez douloureusement de cette absence de disque et de scène et je n’intéressais plus grand monde… C’est à partir de là que j’ai commencé à fréquenter les jazzmen… Et que j’ai sauvé ma vie de chanteur ! J’ai rencontré le jazz, l’improvisation et fait tout un tas d’expériences passionnantes. Pendant dix ans, je n’ai pas arrêté de faire de la scène. Et puis est venu le moment où je me suis dit qu’il fallait absolument que je mette mon nom sur un album. C’était ça ou disparaître. J’étais devenu le chanteur de la Campagnie des musiques à ouïr, ce qui n’est pas du tout une mauvaise place, mais j’avais l’impression qu’il y avait encore de l’espace pour mon nom sur une affiche. Je me suis mis en quête de camarades pour monter un nouveau groupe. J’ai écrit de nouvelles chansons. J’ai fait une nouvelle maquette et me suis dit qu’il allait falloir me frotter à nouveau à l’industrie du disque. J’ai envoyé la maquette à deux ou trois adresses et ça n’a rien donné. Et j’avais encore celle d’Alain Rebequeur. Entre temps, il était devenu patron du label Le Chant du Monde. Je lui ai envoyé le disque, il l’a signé. Je trouve ça assez chouette, parce que je me suis toujours refusé à me laisser aller à l’amertume. Je n’en veux pas au monde du disque, je n’en veux pas au monde de la chanson. Je me dis que, de toute façon, ce monde-là est assez étroit, tout petit, et que je vais tous les retrouver à un moment ou à un autre si je continue. Je n’ai personne à engueuler, personne à qui en vouloir. Alain a dû commettre une erreur à un moment donné. C’est son problème, pas le mien. Quand je suis aller le voir, je crois qu’il en a été très content. Aujourd’hui, il y a des chances pour que les trois albums inédits sortent au Chant du Monde. C’est une vraie collaboration qui est en train de se mettre en place et j’en suis ravi. S’il le fallait absolument, dans quel rayon faudrait-il te classer ? Le seul rayon où je pourrais être chez un disquaire, c’est la variété internationale d’expression française. Parce que moi, je fais des disques de pop. La différence c’est que je parle français et que ce n’est pas plus mal pour comprendre ce que je raconte. Moi, j’ai été marqué par toute la période des années 70, où les artistes pop avaient le droit de faire exactement ce qu’ils voulaient. On ne les mettait pas dans des cases et on les laissait s’exprimer musicalement complètement. J’ai toujours eu envie de faire ça. Malheureusement, je ne suis pas les Beatles et ça n’est donc pas si facile que ça en a l’air ! Mais là, j’ai l’impression d’avoir fabriqué un album comme ceux que j’achetais en vinyle. Le son est le même. On a enregistré dans un studio complètement vintage. On est évidemment passé par le numérique, mais ces titres-là mériteraient de figurer sur un vinyle. C’est le genre de disque qu’on peut écouter vingt fois et on va entendre un truc qu’on n’avait pas entendu au début. Les arrangements sont bien chiadés, mais comme les musiciens qui m’entourent viennent du free, c’est extrêmement libre, tout ça, à l’intérieur des structures musicales. C’est super vivant, quoi ! En même temps je suis un chanteur de variétés… Et, donc, c’est varié ! Entretien réalisé par Jacques Perciot
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