Thierry Romanens

 

Thierry RomanensVu de France, on estime que Félix Leclerc est le « grand-père » des chanteurs québécois et Brel celui des chanteurs belges. Celui des Suisses serait-il Jean Villard-Gilles ?

En toute honnêteté, pas sûr, c’est bien suisse ça, on a toujours un retard pour reconnaître les nôtres. C’est la France qui a permis à Gilles d’être reconnu. En Suisse on connaît plus Brassens et Brel que Gilles, je crois. Mais familialement, oui, c’est notre grand-père, que j’aime beaucoup. « Le bonheur est chose légère que toujours notre cœur poursuit / Mais en vain comme la chimère on le saisit il s’enfuit ».


Tu as repris Brave Margot et Cupidon... Un hommage reconnaissant à Brassens ?

J’ai toujours « traîné » du Brassens avec moi, non comme un boulet, mais comme une bulle. Je suis fasciné par son œuvre, le propos, l’écriture, le style, tout lui est propre. J’y pense souvent, il a des mots pour chaque jour.


Vu d’ici, toujours, on te trouve un air de famille avec Sarcloret... Tu es d’accord ou pas ?

C’est un de nos grands auteurs, et qui a du poil au c…, on va dire que je m’épile plus régulièrement.


Tu as longtemps été considéré comme un amuseur. Il semble que tu ôtes de plus en plus le nez rouge du clown... Je me trompe ?

Je le mets dans ma poche, il n’est jamais très loin. L’humour est une intelligence qui ne se prend pas au sérieux, comme une lucidité face au monde. Et c’est généreux l’humour, ça se partage. Merde au chagrin. Mais bon, « Déconner, déconner, on peut pas toujours déconner » chante Sarcloret.


Ce quatrième album s’intitule Je m’appelle Romanens. D’une certaine façon, cela veut-il dire que tu t’es trouvé ?

C’est Fabian Tharin qui a écrit une majorité des textes de l’album, et pourtant c’est mon album le plus personnel. Ce sont parfois les mots des autres qui nous révèlent. Me concernant, je cherche encore, toujours, ça s’arrêtera quand je serai mort.


Je trouve très pertinente ton impertinence. Est-ce un compliment si je te dis que certaines de tes chansons sont plutôt « gonflées » ?

Oui, d’un souffle de vie, Robert Guédiguian que j’entendais à la radio a dit : « pour vivre heureux, il faut vivre engagé ». Je le crois. On peut s’engager en politique, j’essaye de l’être en poésie. Bordel !


Un engagement poétique, peut-il faire un peu bouger le monde, crois-tu ?

Je ne sais plus qui disait : les utopies ne sont pas l’irréalisables mais l’irréalisé… Maintenant bouger le monde, c’est quoi le monde ? C’est toi, c’est moi, et on se bouge, non ? Dans nos métiers on fait des choses qui ne servent à rien, mais qui sont utiles, un magnifique paradoxe. Alors on ne va pas se priver ! L’enjeu d’une chanson est assez simple : elle me plaît, j’espère qu’elle vous plaira (poil au bras).


Ce disque est aussi un très bel objet musical. Quelle est la genèse de toutes ces ambiances, parfois inattendues ?

La rencontre avec le trio Format A3, un groupe de post-jazz qui avait déjà son histoire et un son ! Et ce sont des musiciens qui écoutent les textes. Alexis Gfeller le pianiste a fait un gros boulot d’arrangement et m’a décomplexé à plusieurs niveaux. Dans la musique aujourd’hui, c’est peut-être le jazz qui reste subversif, plus que le rock je crois. Le « jazzeux » est libre dans sa manière d’aborder la musique, quel qu’en soit le style. Pour cet album, on l’a joué chic, pop-rock parfois. On avait envie d’élégance décalée, mais d’élégance quand même, d’où cette pochette d’album !


Une pochette improbable et magnifique à la fois. S’y mêlent une sorte de défi et une sorte d’évidence... Que raconte-t-elle de toi ?

Les failles qui laissent passer la lumière, les blessures qui rendent beau. L’histoire qui s’inscrit sur nos peaux. Et aussi, simplement, un délire du graphiste qui s’est amusé à me siliconer le torse, et à me faire une épilation gratuite quand il a viré le maquillage !


Je te cite : « J’ai chaque jour le réel plaisir de voir s’épanouir le crétin que je suis ». Ça continue ?

A fond, et j’ai de la réserve !


Je me suis laissé dire que tu avais un projet autour d’un poète, suisse, je crois. Peux-tu m’en dire plus ?

Une révélation. Alexandre Voisard que j’ai rencon-tré il y a trois ans. On est en train de bosser sur un album avec ses textes (poésie, prose, fables, biographie). Dans l’esprit « spoken words » diraient les anglo-saxons, slam diraient les jeunes, et moi je dirais interprétation d’une œuvre, (les textes sont lus, parlés, chantés). Je suis accompagné par mes musiciens, le trio Format A3, qui sont très impliqués dans ce projet. L’album sera réalisé par Christophe Calpini (celui qui a bossé sur L’Imprudence de Bashung). On va jouer quinze jours au Théâtre de Vidy à Lausanne en avril 2011. C’est mon cadeau pour les 80 ans d’Alexandre Voisard ! J’aime les poètes, ils me donnent le temps que je ne m’accorde plus.


Léo Ferré, en mettant les poètes en musique, voulait « les faire descendre dans la rue », est-ce également ton propos ?

J’aime l’idée de rendre la poésie accessible, pas qu’elle soit cantonnée à une bibliothèque, ni à une nébuleuse éthérée pour bobos, mais qu’elle s’inscrive dans le quotidien. La faire descendre dans la rue, certes, et que la rue monte à l’étage si c’est nécessaire.


Et, pour conclure, si je te demandais quel est ton métier ?

L’autre jour sur Face de Book, j’ai mis « Haut commissaire de mes affaires intérieures »

www.romanens.net

Propos recueillis par Jacques Perciot